• Voici un petit «docu» — dix minutes seulement — sur les blues de Chess Records, le fameux label qui publia les galettes signées par Muddy Waters, Willie Dixon, Little Walter, Etta James, Sonny Boy Williamson, Otis Spann, Howlin' Wolf, Eddie Boyd, Chuck Berry, Bo Diddley, Buddy Guy... On arrête? Pas question! De Lafayette Leake, J. B. Lenoir (Yes!), Billy Boy Arnold, Jimmy Witherspoon, Floyd Dixon, Jimmy Rogers, Otis Rush... La liste est longue? On est fatigué par ce «name dropping»? OK! On stoppe parce que la liste des musiciens lancés par cette étiquette fondée par deux immigrants polonais est effectivement si longue que l'on pourrait se contenter d'écouter du Chess et juste du Chess. • Bon. Tout ça pour signaler que ce docu a un petit quelque chose «d'arty» qui en fait un docu bien agréable. Chess en 10 minutes
• La revue Living Blues a 40 ans d'existence. Tout logiquement, le numéro qui vient de sortir en kiosque retrace les quatre décennies de cette revue publiée par le Center for the Study of Southern Culturede l'Université du Mississippi. Le tout s'accompagne du palmarès de l'année dressé par les critiques de la chose. Voici les résultats: • John Primer est l'artiste de l'année. • Ruthie Foster est consacrée meilleure chanteuse. • Bobby Jones récolte le titre de meilleur chanteur. • Meilleur guitariste: Joe Louis Walker. • Meilleur harmoniciste: Billy Branch. • Meilleur bassiste: Bob Stroger. • Meilleur pianiste: le vénérable Henry Gray. • Meilleur batteur: Kenny Smith. • Album de l'année: Chicago Blues: A Living History. Primer est de la partie. Voici d'ailleurs une vidéo en deux parties de ce show auquel a participé notamment Billy Boy Arnold.
• Joe Henry est un producteur de goût en plus d'être un auteur-compositeur original. Toujours est-il qu'en tant que producteur, il a réalisé les derniers enregistrements de Mose Allison, Ramblin Jack Elliott et Allen Toussaint. Il n'a pas son pareil, le Henry, pour ranimer des carrières éteintes ou presque. Avant ces trois bonshommes, il a fait une réanimation de première: en un disque et un seul, il a remis sur le devant de la scène la chanteuse Bettye Lavette, dont les accents soul ont une incroyable profondeur. La captation qui suit a été réalisée dans le cadre de la meilleure émission télé du genre: Austin City Limits. Après Lavette, le presque centenaire pianiste de blues Pinetop Perkins joue sa partie avec toujours autant d'aplomb et de... malice.
• Pinetop Perkins et Willie Smith, dit Big Eyes, sont vieux. Le premier bien davantage que le second puisque le 13 jullet dernier il a eu 97 ans. À bien des égards d'ailleurs, Perkins est au blues ce que fut Eubie Blake au jazz en général et au ragtime en particulier. Ah oui... l'âge de «Gros yeux»? 76 ans. Tous les deux se sont connus lorsque Smith, après un intermède de trois ans au cours desquels il «chauffait» un taxi dans la Ville des vents, Chicago évidemment, a réintégré la bande menée par Muddy Waters, l'auteur de I'm A Rolling Stone. Smith était alors le batteur, Perkins le pianiste. • Après la mort des «Eaux boueuses», celles du Mississippi il va sans dire, Perkins, lui aussi originaire du Mississippi, et Smith, lui vient de l'Arkansa, se sont retrouvés au sein du Legendary Blues Band avant d'enregistrer Joined At The Hip que l'étiquette Telarc vient de publier. Ils étaient accompagnés de Kenny Smith, dit Big Smile, qui est le fils de Big Eyes, de Bob Stroger, bassiste vétéran de la scène de Chicago, de Little Frank Krakowski à la guitare et surtout, surtout, John Primer à l'autre guitare. • Le résultat est... comment dire? C'est frais, plein de fraîcheur. Cela paraîtra étrange, mais les vieux ont fait quelque chose de frais parce qu'ils ont fait du neuf avec du vieux. Si les rythmes, les mélodies, ne nous sont pas étrangères, les mots le sont, Smith ayant composé la majorité des morceaux. Autrement dit, il ne s'agit pas d'un album reprenant les Mannish Boy et autres Same Thing de Waters. Quoi d'autre? Pour cette production, Smith joue de ce qui fut son premier instrument: l'harmonica. Joined At The Hip symbolise à lui seul ce qu'on entend par Chicago Blues versant South Side.
• Musicalement causant, c'est sale et pesant. De-que-cé? Du blues de stricte obédience Chicago, ville réputée pour son architecture et pour avoir attiré tous ces musiciens nés au Mississippi et qui en avaient ras le bol d'arracher les boules de coton pour les p'tits Blancs. Ce fut le cas de Morris Holt dit Magic Slim qui abandonna le piano après que l'un de ses doigts fut pris dans la broyeuse de ce foutu coton. • Aujourd'hui comme hier, Slim demeure avec le pianiste Pinetop Perkins le dernier représentant de ce mouvement, de cette migration vers la ville des vents devenue, grâce à eux et avant eux Muddy Waters, Willie Dixon, Howlin Wolf et consorts, la capitale du «blouse». À l'instar de son premier patron musical, Magic Sam, à qui d'ailleurs on doit son surnom, Slim résume à lui seul le son du South Side de Chicago. • Tout cela pour signaler qu'un nouvel album de lui vient de paraître: Raising The Bar sur Blind Pig. Son groupe, The Teardrops, c'est Jon McDonald à la guitare, Andre Howard à la basse et BJ Jones à la batterie. Pas plus, pas moins. Puis? Il est comme d'habitude, cet album, il est comme tous les disques qu'il a enregistrés depuis la fin des années 70, alors qu'il était sous contrat avec Alligator. Il est franc du collier. Il est chaloupé. Parfois, il est drôle. D'autres fois, il est social. Mais toujours, il est droit, direct, captivant.
• La revue Chicago Blues: A Living History fait sa récolte de trophées. En moins d'un mois, ces artisans ont raflé les palmes du meilleur album 2009 décernées par la Blues Fondation à laquelle est associé l'excellent magazine Living Blues, que publie le Center for The Study of Southern Culture de l'Université du Mississippi, l'Académie du jazz en France et quelques autres qu'on oublie après avoir raté de peu celle des Grammy's.
• Publié en avril 2009 par Raisin Records, ce Chicago Blues : A Living History, un double compact, est en fait la réunion des limiers de la génération qui ont succédé à Muddy Waters, Willie Dixon, Little Walter et autres. Qui sont-ils? Le guitariste John Primer, qui a débuté avec Muddy Waters, l'harmoniciste Billy Branch, un ancien de la phalange commandée par Dixon, le guitariste Lurrie Bell, fils de l'harmoniciste Carey, une solide formation rythmique et une exception: le vétéran Billy Boy Arnold à qui les Yardbirds doivent l'un de leurs premiers succès, si ce n'est le premier, soit I Wish You Would.
• Le documentaire qui suit combine extraits de spectacles et entrevues avec ces messieurs. Pour le visionner, il suffit de cliquer à la rubrique film du site Raisin Records, auquel le lien ci-après vous mène:
• Au cours des deux, trois dernières années, la distribution, de ce côté-ci de la frontière, du mensuel Living Blues ( 6 $) fut pour le moins bancale. Ce vice économique est d'autant plus déplorable que le magazine en question est le plus précis (!), le plus riche en faits historiques. À cela, il y a évidemment une raison, une réalité tout ce qu'il y a d'empirique: l'éditeur est nul autre que le Center for the Study of Southern Culture de l'Université du Mississippi qui, soit dit en passant, est le gardien d'archives propres à ravir les lecteurs de l'œuvre de William Faulkner.
• Cela souligné, le numéro courant de Living Blues consacre tout un dossier à John Primer. Ex-guitariste de Muddy Waters, ex-guitariste de Magic Slim, Primer est au blues de Chicago du temps courant ce qu'Otis Rush ou Jimmy Dawkins furent aux temps antérieurs. Comme ses aînés, il galvanise les rythmes, bouscule les lieux communs. Dit autrement, jamais il ne racole, jamais il ne solde à vil prix la musique des petits faits du quotidien.
• Il va sans dire que Waters et Slim ayant été ses patrons, Primer n'a pas son pareil pour alourdir, dans le sens évidemment physique du terme, LA note. Il joue sale! Il joue pesant avec un sens du rythme qui permet d'avancer qu'il est aujourd'hui et pour les années à venir la figure emblématique du blues du South Side de Chicago. Pour s'en convaincre, il suffit d'aller sur son site et d'écouter, à défaut d'acheter le disque, les extraits de son dernier album: All Original, paru sur sa propre étiquette, Blue House Productions.
• Malin! Histoire de contourner l'accessibilité aux trésors de son catalogue pour des roupies de sans-sonnet quand ce n'est pas le piratage, Chess Records de concert avec Hip-O Select recycle ses richesses en ciblant le collectionneur. Après avoir publié le volume 1 des Complete Chess Masters enregistrés par Muddy Waters, voilà qu'on propose le volume 2 en nombre égal au premier, soit 1 000 copies pour le monde entier.
• Cette suite couvre les années 1952 à 1958. Le producteur? Willie Dixon qui bien évidemment est à la contrebasse. Little Walter est à l"harmonica quand ce n'est pas James Cotton, Otis Spann est au piano, Jimmy Rogers est à la guitare et Francis Clay à la batterie. Le programme musical vaut particulièrement pour la conjugaison de pièces connues avec celles qu'oublient toujours ceux qui ont confectionné la pléthore de compilations consacrées à Waters. L'iconographie du livret est aussi riche que soignée. Le texte de présentation? Il se distingue par un souci prononcé pour l'histoire des aventures du compositeur de Got My Mojo Working. • Le défaut? Le cartonnage des deux compacts inclus est si serré qu'il faut le déchirer en partie pour les extraire. Quoi d'autre? la fonte des caractères est... maigre! Mais bon, le prix, vue la qualité de l'enregistrement et surtout des morceaux réunis, est BON.
Serge Truffaut est journaliste au Devoir depuis des lunes. Il a signé des centaines de chroniques consacrées au jazz et au blues, après avoir vu, entendu et échangé avec Dexter Gordon, Archie Shepp, John Zorn, Duke Robillard et autres architectes de cet univers sonore si singulier qu'il souhaite cartographier pour vous et avec vous.